(musique de la séance : Lyre le temps-I.N.T.R.O dans le lecteur Deezer.)

Il traversa les bois immenses, il aimait ce lieu qu'il avait été contraint de quitter pour cette mission. Il n'aimait pas l'appartement en ville dans lequel il s'était installé.

Il arriva à l'usine désaffectée. De l'extérieur on n'aurait jamais pu penser que quelqu'un vivait dans un lieu si délabré. Mais le Professeur n'était pas n'importe qui, c'était un génie qui avait besoin d'espace pour créer. Le confort ne l'intéressait pas.

Il regarda à travers les grandes baies vitrées mais la couche de poussière si épaisse l'empêchait de voir à l'intérieur, il frappa trois coups à la lourde porte en fer du hangar.

Une voix enrouée lui répondit immédiatement.
« Qui est là?
- C’est moi. Qui voulez vous que ce soit ? »

La paranoïa dont le Professeur était atteint ne cesserait jamais de l'étonner. Il n'avait jamais pu s'y faire malgré les années passées à ses côtés.

« Qui ça ?
- Oh merde ! C’est Siegfried ! Vous allez m'ouvrir ou je dois défoncer cette porte ».

Il ne reçut comme réponse que le grincement de la lourde porte qui s'ouvrait.
Le professeur semblait avoir vieilli, même si c'était impossible de lui donner un âge. Il ne se ménageait pas, buvant et fumant trop. Il se demanda un instant s'il lui arrivait de manger et s'il n'allait pas en arriver à devoir lui préparer à lui aussi ses repas.
Les yeux fiévreux du Professeur l'invitèrent à entrer.

L'intérieur était dans un état encore plus sale que la dernière fois qu'il était passé lui rendre visite le mois dernier, quand tout avait commencé à dérailler.
Siegfried tendit avec un sourire la cartouche de cigarettes qu'il avait achetée pensant lui faire plaisir.

« Tu crois que j'attends après toi pour faire mes courses ?» grommela le professeur en s'emparant de la cartouche et en arrachant le papier pour ouvrir un paquet et sortir une cigarette qu'il se dépêcha d'allumer.  Il tourna les talons et ordonna « Suis-moi ! ».

Siegfried obéit mais en longeant le couloir qui amenait au bureau du Professeur, il jeta un œil au grand tableau. Il détestait ce tableau, Coraalis Mauve avait un air prétentieux et faussement serein sur cette peinture. Elle lui faisait penser à ses peintures bourgeoises des temps anciens. Le cadre doré accentuant cet effet. Il se demandait pourquoi le professeur gardait précieusement ce tableau, si loin de ce qu’avait été Coraalis Mauve.

Un peu plus loin, il s’arrêta plus longuement sur une photographie usée par le temps qu’il aimait beaucoup. La jeune femme paraissait si douce et perdue dans ses pensées sur ce portrait. Plus proche de son apparence actuelle. A quoi pensait-elle au moment de cette photo ?

Était-elle déjà en train de changer, de devenir plus humaine ? Ces questions obsédaient Siegfried depuis quelques temps déjà.

Le professeur s'attendant à cette réaction lui dit sans se retourner.

« Tu n’en as pas marre de la regarder ?
- Elle est différente aujourd'hui, j'essaie de comprendre pourquoi on en est arrivés là, murmura Siegfried.
- Je ne te paye pas pour comprendre, rétorqua sèchement le professeur.
- De toute façon vous ne me payez pas... »